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Raymond Boudon se trompe-t-il en analysant l’ancien régime et la révolution de Tocqueville ?

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l’ancien régime et la révolution

S’il est un livre à lire et à relire, c’est bien celui-ci. Il est fascinant par la capacité de Tocqueville à analyser les erreurs d’une classe sociale, l’ancienne noblesse, qui perdit son caractère aristocratique, en cessant d’occuper les fonctions qui étaient les siennes, et en perdant tout contact avec le peuple qu’elle dirigeait. Ayant perdu ce pouvoir, elle devint plus pesante, et moins acceptée. Tocqueville possède une clarté d’expression extraordinaire, il peut exprimer en une phrase ce que d’autres ne diraient pas en un livre.
« Du moment où l’impôt avait pour objet, non d’atteindre les plus capables de le payer, mais les plus incapables de s’en défendre, on devait être amené à cette conséquence monstrueuse de l’épargner au riche et d’en charger le pauvre ».
« Quand les différentes classes qui partageaient la société de l’ancienne France rentrèrent en contact, il y a soixante ans, après avoir été isolées si longtemps par tant de barrières, elles ne se touchèrent d’abord que par leurs endroits douloureux, et ne se retrouvèrent que pour s’entre-déchirer »

Je me demande si Raymond Boudon n’a pas commis un contresens sur l’interprétation de Tocqueville qu’il fait dans « Tocqueville aujourd’hui »., puisqu’il explique notamment que Tocqueville pratique comme lui l’individualisme méthodologique, c’est à dire explique les mouvements de masse par la conjonction des comportements individuels rationnels, et refuse l’explication par les structures, alors que Tocqueville emploie à de nombreuses reprises le mot « classes » :
« On peut m’opposer sans doute des individus ; je parle des classes, elles seules doivent occuper l’histoire ».

De même il voit en Tocqueville un libéral qui critique le pouvoir des fonctionnaires, alors qu’il me semble critiquer davantage la centralisation et le fait que l’action des fonctionnaires n’a pas de lien avec un pouvoir légitime (ce qui rapproche Tocqueville de Rosanvallon). Par ailleurs, il reprend l’expression de fonctionnaire de Tocqueville avec un sens anachronique.  Je trouve l’analyse de Tocqueville plus impressionnante que celle de François Furet, dont je me demande si elle franchira le temps. D’abord Tocqueville parle sinon de mémoire d’homme ,  du moins de sa mémoire familiale, car il est né  au début du XIXème siècle et a pu bénéficier d’une mémoire orale sur les événements, et je trouve chacune de ses interventions tellement plus percutante .

« Si l’on fait attention que la noblesse, après avoir perdu ses anciens droits politiques, et cessé, plus que cela ne s’était vu en aucun autre pays de l’Europe féodale, d’administrer et de conduire les habitants, avait néanmoins, non seulement conservé, mais beaucoup accru ses immunités pécuniaires et les avantages dont jouissaient individuellement ses membres; qu’en devenant une classe subordonnée elle était restée une classe privilégiée et fermée, de moins en moins, comme je l’ai dit d’ailleurs, une aristocratie, de plus en plus une caste, on ne s’étonnera plus que ses privilèges aient paru si inexplicables et si détestables aux Français, et qu’à sa vue l’envie démocratique se soit enflammée dans leur coeur à ce point qu’elle y brûle, encore. »

« Si l’on songe enfin que cette noblesse, séparée des classes moyennes, qu’elle avait repoussées de son sein, et du peuple, dont elle avait laissé échapper le coeur, était entièrement isolée au milieu de la nation, en apparence la tête d’une armée, en réalité un corps d’officiers sans soldats, on comprendra comment, après avoir été mille ans debout, elle ait pu être renversée dans l’espace d’une nuit. »

« Les fonctionnaires administratifs, presque tous bourgeois, forment déjà une classe qui a son esprit particulier, ses traditions, ses vertus, son honneur, son orgueil propre. C’est l’aristocratie de la société nouvelle, qui est déjà formée et vivante : elle attend seulement que la Révolution ait vidé sa place. »

« Chacun de ces privilèges, une fois obtenu, adhère au sang, il en est inséparable. Plus cette noblesse cesse d’être une aristocratie, plus elle semble devenir une caste. »

« Si les classes moyennes d’Angleterre, loin de faire la guerre à l’aristocratie, lui sont restées si intimement unies, cela n’est pas venu surtout de ce que cette aristocratie était ouverte, mais plutôt, comme on l’a dit, de ce que sa forme était indistincte et sa limite inconnue; moins de ce qu’on ‘pouvait y entrer que de ce qu’on ne savait jamais quand on y était; de telle sorte que tout ce qui l’approchait pouvait encore en faire partie, s’associer à son gouvernement et tirer quelque éclat ou quelque profit de sa puissance. »

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Written by Le blog de Jean Trito

23 janvier 2011 at 10:33