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un regard sur le monde

La religion déculturée

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Les livres de Olivier Roy ont constitué un apport important sur les phénomènes religieux, et notamment l’Islam. Dans ce livre, il affiche une ambition plus vaste, celle d’analyser les religions de notre temps, grâce à son immense érudition, et les concepts qu’il a forgés dans le cours de ses réflexions, comme un nouveau Max Weber. Ce qui est central, c’est le rapport entre religion et culture. La religion traditionnelle est liée à la culture, aux moeurs, qu’elle imprègne, elle fait partie de la vie quotidienne, en marquant les évènements de l’existence. Ce qui est nouveau avec l’islamisme, et les protestantismes américains, c’est la rupture totale entre une culture et une religion. Les nouveaux adeptes embrassent une « religion pure », hors-sol, inculturelle. Le problème surgit rapidement, c’est qu’une religion déculturée ne peut faire société, car la foi ne peut souder les hommes, en dehors de liens symboliques et sociaux. Les adeptes doivent faire constamment preuve ostentatoire de leur foi, sous peine d’être rejetés, ce qui rend toute société construite ainsi impossible.

L’auteur a une connaissance immense du sujet. Il évoque le rapport entre langue sacrée, parfois langue de la prophétie (coran, ancien testament), et de ce fait figée et ossifiée. Du coup, la langue profane peut se développer en rupture, et permettre l’invention d’une littérature. L’église catholique a été un cas particulier au moyen-âge, la langue sacrée, le latin n’était pas la langue de la bible, mais on ne souhaitait pas de traduction profane, en raison des risques d’hérésie et de réformation. Le yiddish a pu se développer en Europe centrale, à côté de l’hébreu. Par contre, sa vaste littérature a disparu avec l’adoption de l’hébreu par Israel, et le génocide du XXème siècle.

La religion peut être ethnique, ainsi de l’orthodoxie, autocéphale, et dont les centres se sont multipliés avec l’éclatement de l’URSS (union des républiques socialistes soviétiques). Il appelle notre attention sur des éléments très méconnus, comme la conversion des femmes au christianisme dans les pays arabes, qui leur ouvre l’espoir d’échapper à l’islamisme. Un syncrétisme ne l’est qu’au début, par la suite il devient une religion à part entière, comme le christianisme synthèse entre judaîsme et messianisme.

Il n’oppose pas les religions entre elles, et constate que les pentecôtistes et les islamistes présentent les mêmes traits d’une religion déculturée.

Ce livre est en tout cas un très grand livre, riche de leçons et bien éloigné des lieux communs usuels sur « l’intégrisme ».

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Written by Le blog de Jean Trito

5 février 2012 à 15:01

6 Réponses

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  1. Intéressant livre que je ne connaissais pas !

    argoul

    5 février 2012 at 20:03

  2. C’est l’un des rares ouvrages de référence que j’ai adoré lire lorsque j’étudiais à la maitrise de théologie de l’université Laval de Québec.

    rollandstgelais

    12 février 2012 at 10:31

    • pour moi c’est un grand livre, une grande synthèse, fruit du travail d’une vie, et bien ignoré par les medias.

      Le blog de Jean Trito

      14 février 2012 at 22:19

  3. C’est drôle, c’est un aspect qu’il m’a passionné de découvrir dans l’une de mes dernières lectures : La révolte des masses, de José Ortega y Gasset. Vous parlez de rupture entre culture et religion, lui parle de rupture entre culture et société. A l’opposé de la théorie de Rousseau qui fait précéder l’idée de société par des us entre les hommes ayant amené à un « contrat », le postulat de Ortega y Gasset est de dire que ce sont ces mœurs communes et traditionnelles, ce « contrat », qui précèdent une société et qui font son suc. En ce sens, les sociétés modernes sont « déculturées » de la même façon que les religions dont vous parlez. Et ce depuis la Révolution française et les Droits de l’Homme, où se produit l’inversion : la « société » n’est alors plus l’émanation a posteriori d’une vie en commun, mais devient un projet abstrait et idéaliste que l’on décrète a priori. En termes plus modernes, autrefois, c’est parce qu’il y avait « vivre-ensemble » qu’il y avait société. Aujourd’hui, on constate qu’il y a « société » et celle-ci s’efforce de trouver les moyens de « vivre-ensemble »…
    Je ne sais pas si je suis très clair. Mais l’un de mes prochains billets sera sur ce livre et sur ce sujet que j’ai trouvé très riche.

    Un Oeil

    14 février 2012 at 11:02

    • c’est vrai que ce livre parait intéressant, je n’ai rien lu de José Ortega Y Gasset, il faudra peut-être que je le découvre un jour. Il est vrai que les livres sur le thème « aire société » fleurissent, ce qui doit être un signe que la question se pose.

      Le blog de Jean Trito

      14 février 2012 at 22:15

      • On parle de ce livre parce qu’il a été récemment réédité. Il est particulièrement visionnaire pour son temps (écrit dans les années 30) et son interrogation sur l’Europe est intéressante à redécouvrir sous le jour de la crise européenne actuelle.

        Un Oeil

        15 février 2012 at 13:57


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