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un regard sur le monde

Argenteuil, le cochon, les crottes de chien et la lutte des classes

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Argenteuil, ce lieu de mémoire de la présidence de Nicolas Sarkozy, est aussi une ville où s’affrontent toutes les composantes de la France d’aujourd’hui. C’est en quelque sorte une petite Italie politique, où des classes moyennes réfugiées sur les collines, se plaignent de payer cher en impôts locaux pour les autres qu’elles perçoivent comme des assistés. Le nord de l’Italie contre le sud en quelque sorte. Mais plus qu’en impôts locaux, ces classes moyennes paient peut-être encore plus en frais scolaires d’évitement social, en envoyant les enfants dans le privé ou hors de la ville, dès qu’ils rentrent au collège.

Un article de Libération précise même que ce sont 20% des élèves du primaire qui s’exilent dès ce stade. Rapporté en proportion des 40% de classes moyennes, c’est donc 50% des parents qui feraient un autre choix que leur ville pour l’éducation de leurs enfants. Les mairies successives, de gauche ou de droite, n’ont plus qu’un seul impératif de survie, attirer à tout prix des classes moyennes à Argenteuil, en y mettant le prix fort s’il le faut. On va rénover le coeur historique, on a installé une annexe d’une grande université, on veut plus de logements de gamme moyenne. On ne peut rester dans une situation où une petite partie des habitants doit financer l’ensemble des dépenses, où alors il souhaite très fortement être entendu par les municipalités. C’est d’ailleurs le cas, car seules les classes moyennes semblent avoir un forte propension à voter, on l’a vu aux primaires, où les bureaux de vote, sociologiquement ressemblaient à « une sortie de la messe ».

La tension est forte dans cette ville mixte, où cet équilibre presque inédit est maintenu malgré tout. On perçoit à cette occasion toutes les difficultés liées à la décentralisation, qui a mis au plan local ce qui n’aurait pu être financé que par une solidarité nationale.

Pour les classes moyennes, la propreté de la ville est un de ces thèmes qui fâchent, ce dont l’équipe municipale a pris conscience récemment en développant les services. Les crottes de chien sont devenus un sujet de discussion et de discorde, l’on se plaint que l’état des rues fait baisser le prix de l’immobilier et le rend invendable. Mais au prix prohibitif où il se trouve, il est aussi possible qu’il n’y ait plus de demande par rapport à un prix bloqué psychologiquement à un niveau trop élevé pour l’état de la société et de l’économie. Un visiteur d’une autre ville, compte-tenu du prix, s’attend pratiquement à trouver une banlieue coquette, et le spectacle des trottoirs encrottés, comme un carreau cassé, n’a rien de rassurant.

A l’autre extrémité de la société locale, des groupes de pression demandent ardemment que les cantines municipales fassent plus de halal, que l’on prévoit des repas sans cochon, demandes auxquelles la municipalité oppose des fins de non-recevoir, car renoncer à la république laïque, et réintroduire la religion dans la cité, serait perçu comme un immense pas en arrière, un ravivement de luttes classées dans les archives de l’histoire, dans une ville que beaucoup de classes aisées cherchent à quitter et le font savoir bruyamment, ostentatoirement. Si depuis quelques années, les musulmans semblent vouloir se replier sur une identité, à un point tel que les gens qui découvrent la banlieue, ou reviennent en France après des années à l’étranger, sont sidérées de découvrir un monde qui leur semble relever du proche-orient, les catholiques, banals et débonnaires dans mon enfance, parce que tout le monde l’était, semblent adopter des attitudes de minorité, en renforçant les liens et les contraintes. Le séparatisme social est une chose bien partagée en fait.

Ce que j’explique est sans doute banal et de toutes les époques. Les classes moyennes sont à cran aujourd’hui, les conversations portent sur l’école et la manière d’éviter le mélange social, en somme le moyen de ne pas déchoir, et de conserver les positions assiégées. Il est frappant de constater combien ce thème revient en boucle dans les conversations, comme si l’école de la République, ou alors seulement dans les beaux quartiers, n’était plus une valeur.

Doit-on accepter un tel séparatisme social, ne doit-on vivre que dans un seul milieu, étroit, protégé ? Est-il possible de conserver une diversité à l’école, et faire en sorte que l’on ait aussi des parcours de réussite dans des milieux plus mélangés ? n’est-ce pas pesant, que de vivre que dans une couche étroite de la société, et est-ce cela prépare à un avenir professionnel, social, public convenable ?

Argenteuil est une des rares villes importantes à avoir conservé autant de mixité, mais c’est peut-être lié à son extension, ce qui lui permet de couvrir une grande portion de ce patchwork social qu’est la banlieue parisienne, avec son alternance de zones de richesse contrastées.

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Written by Le blog de Jean Trito

22 janvier 2012 à 07:06

Publié dans argenteuil, sociologie

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5 Réponses

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  1. Excellent article sur lequel il y aurait tant à dire ! La municipalité a raison : la religion n’a pas sa place dans les cantines scolaires, ni à la piscine, ni ailleurs que dans les lieux de prière (église, temple, mosquée…). La France est une République laïque. Il faut rester intransigeant et ne pas céder.

    Pascale ZUGMEYER

    23 janvier 2012 at 13:08

    • Céder, ce serait devoir céder encore, et puis la mairie de gauche risquerait d’y perdre les élections, ce serait extrêmement mal vu et mal compris. Par contre, je ne sais pas comment a été financée la mosquée d’Argenteuil, on me dit qu’elle l’a été sur fonds privés, mais le premier ministre y a fait la première entorse à la loi de 1905, en assistant à son ouverture, je crois que cela n’était pas arrivé depuis la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat.

      Le blog de Jean Trito

      23 janvier 2012 at 22:47

      • Cette inauguration avait lors fait grand bruit. Tout comme la présence de Nicolas Sarkozy à St Pierre de Rome. Sans oublier la présence récurrente de l’Eglise aux réunions qu’organise l’Elysée. Nos institutions républicaines reculent ; c’est inquiétant.

        Pascale ZUGMEYER

        23 janvier 2012 at 23:01

  2. De façon pragmatique, pour les crottes de chien, je ne suis pas d’accord : je travaille en plein 16ème à Paris, et les trottoirs sont pires qu’à Argenteuil.(poubelles renversées, non ramassées, etc).. C’est même hallucinant ! Comme quoi on a tous des idées toutes faites.

    ana

    26 janvier 2012 at 20:38


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