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un regard sur le monde

Philippe Seguin, le rapport sur le crédit lyonnais

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On peut trouver ce rapport tel qu’il a été présenté à l’assemblée sur le net.

Philippe Seguin et François d’Aubert avaient manifestement une certaine idée de l’Etat, en rédigeant ce rapport dans le cadre de cette enquête parlementaire. Je ne suis même pas certain que l’on ait pu trouver une telle critique du système dans « le monde diplomatique » ou ‘l’humanité », car les moyens d’effectuer une telle enquête étaient hors de portée du journaliste ordinaire.

Plus encore que l’affaire Bettencourt, qui nous permit de comprendre certains mécanismes de la politique, le rapport Seguin est un extraordinaire décryptage du fonctionnement du capitalisme en France. On comprend comment tous ces gens qui nous ont bercé de libéralisme, ont vanté « l’entreprise et ses risques », comment tous ceux qui sont en poste se sont en fait financés grâce à l’argent du contribuable ! On découvre les appuis à Bernard Tapie, Pinault, Paretti ou d’autres.

On comprend également beaucoup mieux comment la spéculation immobilière a pu être maintenue pendant toutes ces années, et ces leçons sont encore valables aujourd’hui. J’ai voulu ressortir ce vieux rapport parce qu’il m’avait impressionné à l’époque, je ne pensais pas que les « capitalistes » qui dénigraient l’Etat à longueur de colonne dans les hebdos qu’ils rachetaient pouvaient dépendre autant de l’Etat justement, et qu’autant d’argent public avait été consacré à la spéculation immobilière dont nous avions tant souffert lors de la décennie précédente. C’est presque une sorte de remerciement posthume à Philippe Seguin que d’avoir rédigé ce rapport. Je dois être hypermnésique, mais il me semble que ces mécanismes décrits n’ont pas disparu, et comme l’explique Christian Laval, le néo-libéralisme a un énorme besoin de l’Etat pour exister. Ce rapport était aussi à l’époque une vraie cure de désintoxication après 15 ans de propagande sur le « mythe de l’entrepreneur », assuré notamment par Bernard Tapie à la télévision, et dont on voyait finalement ce qu’il recouvrait dans la réalité.

Je vous laisse découvrir quelques extraits !

sur l’immobilier

« La banque a été l’un des principaux fers de lance — en tout cas le plus massif — du boom immobilier et de la spéculation de la fin des années 80 en France. Une véritable folie spéculative sur les bureaux et les immeubles a été alimentée par la banque en région parisienne.

La folie générale en région parisienne résulte de la suppression de l’agrément et de la possibilité de construire des bureaux « en blanc ». Tout le monde pensant qu’un tel cadeau politico-administratif ne durerait pas, on s’est empressé de construire n’importe où, grâce à toutes sortes de montages financiers. Promoteurs et marchands de biens étaient ainsi assurés de gagner énormément d’argent »
« On relève ainsi des pratiques assez généralisées dans l’immobilier des années de croissance : le Crédit lyonnais et ses filiales ne se singularisent pas par une retenue ou une prudence particulière, bien au contraire. On remarque :

— une absence ou une faiblesse des fonds propres apportés par les promoteurs ou les marchands de biens. Au plus fort de la spéculation, il y a longtemps qu’on a oublié la règle de l’apport minimum de 20 % ; exemple extrême, la SCI, 39/41 rue Cambon, un des dossiers les plus lourds du promoteur Copra : sur un coût total de 1,7 milliard de F., les fonds propres représentaient 20 millions de F., soit à peine plus de 1 % ;

— des surfinancements de biens eux-mêmes surévalués. C’est le cas par exemple lorsqu’est accepté le préfinancement des marges, un système alimentant la spéculation qui permettait, aux promoteurs ou aux marchands de biens, de récupérer, en trésorerie, leur marge bénéficiaire au moment du lancement d’une opération et non lors de sa commercialisation ;

— une pléiade d’honoraires et de commissions. A cet égard, la Commission ne peut qu’exprimer ses doutes sur la destination de certains honoraires ; »

sur Bernard Tapie
« En 1977, la banque entre en relation avec M. Bernard Tapie, qui recherche un soutien dans la reprise de deux affaires, Duverger et Diguet Denis. Le système que l’homme d’affaire commence alors à exploiter consiste à racheter à bas prix des entreprises en cessation ou en quasi-cessation de paiement, à les restructurer en obtenant, grâce à la loi, un étalement de leur passif ou leur rachat décoté, et à les revendre, une fois remises en ordre, en faisant une plus-value. »

« En fait, entre décembre 1992 et avril 1993, la SDBO et le Crédit lyonnais vont accorder des soutiens décisifs au groupe Bernard Tapie.

Le plus important est la reprise d’Adidas par M. Louis-Dreyfus, à un prix qui en fait une opération blanche, grâce à un montage particulièrement complexe (le Crédit lyonnais refuse encore aujourd’hui de révéler qui se dissimule derrière les deux mystérieux fonds extraterritoriaux, Coatbridge et Omega, qui représentent 35 % du tour de table) mobilisant le secteur nationalisé (AGF, UAP-Worms, Crédit lyonnais, qui représentent au minimum 42 % du capital) mais surtout quasi intégralement supporté par le Crédit lyonnais. Non seulement celui-ci double sa participation dans Adidas (portée à 36 %) mais il effectue une véritable opération de portage. M. Louis-Dreyfus ne court aucun risque puisqu’il bénéficie d’une promesse de rachat de ses actions au cours boursier de février 1993. »

sur Altus finances

« Altus était devenu au fil des ans mais surtout depuis son entrée dans le groupe Crédit lyonnais une sorte de caricature de l’économie mixte : filiale de la plus grande banque publique française et bénéficiant d’une garantie implicite de l’Etat, elle n’avait finalement de comptes à rendre à personne et savait que le système continuerait d’être approuvé par le Crédit lyonnais ou les pouvoirs publics, sa pérennité n’étant pas en cause. Ceci lui permettait par ailleurs de se prêter aux jongleries financières les plus osées et aux spéculations les moins orthodoxes sur des marchés rendus euphoriques par la déréglementation, sans risque ni complexe et sans se soucier que l’actionnaire public et le contribuable puissent finalement en faire les frais. »

« S’agissant du pôle immobilier, les activités de la SBT-Batif, filiale à 100 % d’Altus, firent l’objet d’un rapport de la Cour des comptes très sévère, communiqué au ministre de l’Economie en mars 1993. La Cour y dénonçait de graves défaillances de gestion et des pratiques délictueuses de partenaires d’Altus Finance. Le golf de Montgriffon (750 millions de F. d’encours au 30 juin 1993) et l’hôtel du golf de Sainte Maxime (250 millions de F. au 30 juin 1993) sont par exemple des opérations désastreuses dans lesquelles les équipes d’Altus se sont engagées en faisant preuve, pour user d’un euphémisme, d’un amateurisme très coûteux. Ces opérations sont aujourd’hui garanties par le contribuable. Cela n’a pas empêché Altus de racheter 33 golfs en 1993 dans l’espoir de se « refaire ». Il est parfois des investissements contracycliques bien incompréhensibles. »

sur le soutien personnel

« Autre paradoxe sur lequel s’est penchée la Commission d’enquête : l’ouverture d’une sorte de droit à un « reclassement financier décent » organisé par le Crédit lyonnais au profit de certains de ceux qui sont pourtant à l’origine de graves déboires. De celui-ci qui peut se mettre à son compte grâce à des financements du Crédit lyonnais à ceux-là partis avec des viatiques de quelques dizaines de millions de F. pour les « désintéresser » d’entreprises qu’ils avaient menées au désastre, en passant par quelques promoteurs immobiliers débiteurs de centaines de millions de F. auprès de la banque, mais qui se voient quand même confier de confortables mandats de gestion, le Crédit lyonnais a quelques bienveillances étonnantes… Sans parler même d’anciens dirigeants de la banque, devenus après leur retraite consultants de leur ancien employeur. »

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Written by Le blog de Jean Trito

2 janvier 2012 à 09:09

3 Réponses

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  1. L’un des plus grands (gros ?) scandales de ce siècle. Pour l’heure, trop de ses acteurs sont encore en vie. Mais des langues se délieront lorsqu’ils commenceront à partir. Verrai-ce jour ? J’en doute.

    Pascale ZUGMEYER

    2 janvier 2012 at 12:02

    • mais à l’époque, le rapport, disponible sur le net, était éloquent et citait beaucoup de noms d’hommes d’affaires, de sociétés dont on parle encore aujourd’hui, je n’ai pas la liste des invités, mais certains étaient au fouquet.

      Le blog de Jean Trito

      2 janvier 2012 at 12:17

  2. L’un des dépôts d’archives + le siège social du Crédit Lyonnais ont – comme par hasard – brûlé tous deux en quelques mois…
    L’inceste politico-affairiste français n’a RIEN à voir avec le libéralisme (idéologie) ni avec le capitalisme (système économique). C’est une mafia bourgeoise qui accapare les places, depuis les ghettos dorés, les lycées élitistes, les « grandes » écoles et le copinage de caste dans la fonction publique et l’entreprise. Combien d’énarques comme PDG en France ? – plein. Combien d’énarques PDG exportés hors de France pour gérer une entreprise étrangère ? – zéro… C’est bien le signe de l’entre-soi.
    Villepin a vendu la mèche en se débattant comme diable en bénitier à propos de Clearstream. Le rapport qu’il cite est malheureusement éclairant.
    http://argoul.com/2011/05/07/clearstream-revele-l%e2%80%99inceste-politico-industriel-francais/

    argoul

    14 janvier 2012 at 10:15


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